Vendredi 16 mai 2008

Elle se sent autant de sex appeal qu'une brandade de morue, "Normal, c'est vendredi!"  Elle regarde une photo. Son amie a le même âge que le sien, elle est mignonne comme un coeur mais l'autre à ses côtés, c'est qui ? Lucien Bodard à un bal costumé ? Ben nan c'est Elle, elle-même, herself. Une autre louche de brandade ? Elle a lu quelque part que le nez était le seul organe qui continuait sa croissance, le nez et les oreilles. Elle se donne encore dix ans et elle pourra jouer la grand-mère d'Horton !

" La beauté est intérieure. " croyez-vous qu'elle va porter des T-Shirts " Entrée libre " Un autre truc qui la tue, la vue. Avant, il y a bien longtemps, elle pouvait déchiffrer des pattes de mouche en chinois aujourd'hui, elle a besoin de lunettes. Tenez l'autre jour, elle voulait envoyer un SMS à son homme. Elle aime  lui envoyer des messages amoureux, au bureau, histoire de le déstabiliser. Elle coquine. Elle avait oublié ses loupes à la maison, pas grave, elle tape à l'aveugle ( elle connait  le clavier) et elle envoie le SMS au notaire qui se trouve juste avant son homme dans le répertoire...Pas eu de réponse !

Son homme pour ne pas le nommer. Un de ces quatre, il va demander à être remboursé. Il a choisi une jolie sirène de 28 ans, qu'il a épousé, et aujourd'hui il se retrouve avec une brandade. Et pendant tous ces mois où ils ont vécu séparés, il a peut-être succombé à la tentation pensé à elle à chaque seconde ? Elle a eu à ce sujet une discussion très intéressante avec un ami " Tu sais, nous les hommes, on a toujours la polygamie flottante " Elle adore. Elle croit qu'il a raison. Ensuite chaque homme s'arrange avec sa conscience, sa morale. Mais priver l'autre de liberté revient à lui couper les ailes. Si tant est que la vraie liberté est-ce celle de l'oiseau ? 


Comme les feuilles qui changent de couleurs à l'automne, elle vieillit. A vingt ans, elle courait après la vie, l'amour. Trente ans plus tard, elle prend le temps, elle le distille, elle le goûte à goutte. Elle ne veut pas se recroqueviller et être balayée par un jardinier pressé. Elle veut encore voler, jouer, se poser sur l'herbe jaunie qui demain reverdira.  Quand elle sera aux portes de l'hiver, sa fille sera à son plein été. Elle est jolie, elle sera belle et Elle, elle sera vieille.


La vie. Le cycle. L'Omega. En toute conscience et pleine "acceptance"



par Bérangère
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Mardi 13 mai 2008

Taipei. Taiwan. Mai 1993

Ce midi, j'ai déjeuné avec un collègue. Des raviolis chinois sur le pouce, dans une gargotte. L'air est lourd, humide, la touffeur tropicale qui colle à la peau. Je retrouve avec délice l'ambiance climatisée du lobby du WWTC où se trouve mon office, au 7ème étage. Les bras croisés formant un oreiller de fortune, les secrétaires somnolent. Pendant quinze minutes environ, le téléphone ne sonnera pas. Tout Taiwan sieste.  Soudain, les crayons posés sur mon bureau roulent de droite, à gauche, mon siège suit, quelques livres tombent des étagères. Les secrétaires  se mettent à l'abri sous leur bureau, elles me conseillent d'en faire autant. Elles ont un petit sourire amusé, pas l'air paniqué. Les plaques du faux-plafond se détachent, les étagères tombent, les dossiers et les livres sont éparpillés sur le sol. Personne ne bouge, je cours partout. Dehors la circulation est ralentie,  des voitures sont arrêtées, des chauffeurs de taxi s'interpellent. Le soleil écrase la ville. 
Il me faudra au moins deux heures avant de retrouver un pouls normal. Je viens de vivre mon premier tremblement de terre, il y en aura d'autres. Je m'y ferai.

Jacksonville, Florida, USA. Juillet 1989

Depuis le matin, toutes les radios diffusent des messages sur la progression d'un violent cyclone se dirigeant vers la côte Est. Il est recommandé de remplir les baignoires et de faire des provisions d'eau potable, également de se munir de lampes torches. L'état d'alerte augmente d'heure en heure culminant vers 19 heures. Interdit de sortir de chez soi sauf cas d'urgence. Les fenêtres des maisons sont fermées. De grandes croix de Scotch sont appliquées sur les vitres pour éviter qu'elles n'explosent en mille morceaux au cas où un arbre, une tôle viendrait s'y fracasser. Nous avons ramené les matelas dans la pièce la plus centrale de la maison. Il règne sur la ville un silence abyssal où le vent impose sa voix. Les palmiers se courbent et bientôt touchent terre, quelques uns sont déracinés. Des toits volent, d'autres s'écrasent. La nuit n'est qu'un immense hurlement. Le ciel ventre ouvert, inonde la terre. De violentes bourrasques secouent la porte du garage qui menace de céder. Je vis mon premier cyclone, il y en aura d'autres. Je m'y ferai.


Yala, Sri Lanka. Décembre 2004.

Un dimanche matin idyllique, une ballade dans un parc merveilleux et une vague qui emporte tout, absolument tout. Je vis mon premier tsunami. Si je pouvais éviter les autres.


L'actualité de ces derniers jours a réveillé ces souvenirs enfuient dans ma mémoire mais finalement à fleur de peau. Pour l'avoir vécu, j'imagine le chaos après la catastrophe, la peur de la réplique. La drôle de boule qui se forme dans le ventre et qui tire le coeur aux bords des lèvres. Je pense à tous ces gens, Chinois, Birmans. Puissent les secours arriver vite, très vite.



                     

par Bérangère
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Mercredi 7 mai 2008

Rennes, place sainte Anne, la Poste.

Madame le Bihan revient du marché, dans son cabas, une baguette tradition et une botte de poireaux. Elle porte une veste Armor Lux bleu-marine, des bas de contention "Beige doré", ses chaussures du Dr Scholl sont un peu éculées mais cirées. Légérement déhanchée en appui sur sa canne, Madame le Bihan attend son tour.

- Bonjour Madame, c'est pour quoi ?
- Je voudrais envoyer un télégramme
- Un télégramme...
- Oui c'est pour l'anniversaire de ma petite-fille
- Désolée les télégrammes n'existent plus depuis...
- Dame je suis bien aux pétété ?
- Euh oui...enfin !
- Je  pourrais l'appeler mais elle est à nouve yorque en stage
- Ah d'accord
- Nouve yorque, c'est cher pour téléphoner et puis avec l'heure qui y'est pas la même...
- Les télégrammes ont été supprimés
- Ah bon y'a quoi donc à la place ?

- Vous pourriez lui envoyer un mail ?
- Un mèle ?
- Une sorte de télégramme moderne envoyé par PC, c'est instantané
- Pécé, instantané, comme le café ?
- En quelque sorte oui un ordinateur...
- Ah oui, je connais mon frère s'est mis à toutes ces choses là depuis qu'il est retraité.
- Eh bien voilà, demandez-lui, je suis certaine qu'il pourra vous aider
- Dame, il habite dans le Sud...
- Le Sud
- Oui, le Morbihan, c'est pas la porte à côté, Dame
- Si vous voulez, la Poste vend de jolies cartes postales...

Dans la file, un jeune homme s'impatiente

- Ouais bon ça va là, on est à la Poste...on s'en tape de ton blème...
- On ne vous a jamais appris le respect ?
- Ouais bon ça va là...y'a mon pote qui m'attend, fais pas ta relou !
- Otez votre capuche quand je vous parle, vous connaissez les bonnes manières ?
- 'Tain lâche l'affaire, je suis grâve pressé là....
- Eh bien je vous fais un résumé et je vous l'envoie par mèle, c'est instantané...

par Bérangère publié dans : Portraits
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Lundi 5 mai 2008

Aujourd'hui j'ai une confession à vous faire, j'ai fait une chose dont je ne suis pas très fière mais j'ai des circonstances, des circonstances désarmantes. J'ai bafoué mes vieilles amitiés révolutionnaires, j'ai désavoué mon passé de socialiste libertaire. J'ai la honte. Même si en mai 68,  je n'avais que 10 ans, je comprenais les revendications de mes camarades prolétaires, je partageais les idées anti-conformistes de mes frères étudiants. J'ai quelque part renié mon mentor politique, ce garçon boutonneux et engagé qui m'a fait découvrir Bakounine.


Après avoir flirté  avec la pensée maoïste et dénoncé l'impérialisme américain, comment ai-je pu faire cette chose horrible, indigne de celle que j'ai été ?


Comment ai-je pu faire une chose pareille moi qui ai levé le poing dans les manifs M.L.F et qui ai lu et relu de Beauvoir ? Je l'ignore. L'heure de confession publique a sonné. Cette chose honteuse, je l'ai faite par amour. Oui, par amour pour ma fille,  j'ai recousu la robe de bal de Barbie et le smoking de Ken. J'ai même veillé à ce que la couleur du fil soit assortie à celle de la robe et quand mon ouvrage fut terminé, j'ai tiré satisfaction du sourire et du merci de ma Fille.


Last but not least, j'ai fait ça le jour de la fête du Travail. Je sais, je sais, ce n'est pas glorieux. Puis-je espérer le pardon des mes pairs soeurs ?


par Bérangère
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Mercredi 30 avril 2008

Année de Seconde, première année de mixité. Je tombe raide amoureuse de Philippe K. Il est, à mes yeux, beau, intelligent et  drôle. Il n'a qu'un seul défaut. Il ne s'intéresse absolument pas à moi. Enfin je croyais.

C'est l'hiver, janvier ou février, la nuit est tombée, je discute avec des copines à la porte du bahut.

- Ne bouge pas, surtout ne te retourne pas, Philippe K vient vers nous...
- Arrêtez les filles, c'est pas vrai !
- Tu prends ton bus à la gare ?

C'est à moi qu'il a parlé ?  Comment  il sait que je vais à la gare, ça veut dire qu'il s'est renseigné. Vite, vite, il faut que je réponde un truc intelligent.

- Ben oui....
- Je peux t'accompagner ?

Nous marchons côte à côte, sans échanger un seul mot. Il faut briser le silence, je me lance.

- Et sinon, c'est quoi ton groupe préféré ? 
- Le meilleur ? Pink Floyd !

Rue Faidherbe, il ralentit le pas, je ne sais pas mais je sens que quelque chose va se passer, un compte à rebours intime et secret. J'ai les voyants qui commencent à clignoter.

- Je peux te prendre la main ?
- Euh oui, si tu veux !
- Tu pourrais peut-être enlever ta moufle ?

Ma main toute chaude est dans la sienne, toute grande. Le 53 est déjà parti, le suivant est dans douze minutes. Douze minutes, c'est long, c'est court. Quand il porte la main à la bouche pour y cracher son chewing gum, je pressens l'imminence d'une action. Il se plante devant moi. Cinq, quatre, trois, deux...

- Je peux t'embrasser ?

Mais pourquoi il pose autant de questions, il devrait faire comme dans les films et mes rêves. Si je dis oui, ça fait fille facile, si je dis non, nan je ne peux pas dire non, il pourrait changer d'avis.

Il n'attend pas la réponse, je reçois mon premier baiser. Maladroit, gourmand, mentholé!


Moralité: je ne porte plus ni mouffles, ni gants et le chewing-gum me fait saliver .




Ce blog est aussi un blog sérieux je céderai donc la parole à notre ami, Alain Deuquault qui va nous parler de la fête du 1er mai.

- Bonjour Bérangère et merci à vous de m'accueillir. Effectivement, cette fête possède une longue histoire puisque nous remontons en 1793, le 24 octobre très exactement. Dans son rapport sur le calendrier lu à la Convention, Fabre d'Églantine institue une fête du Travail, le 19 septembre. Bien des années plus tard en 1886, le 1er mai  à Chicago, des émeutes éclatent. Les ouvriers ne veulent plus travailler plus de 8 heures par jour. Cette journée du 1er mai deviendra le symbole de la lutte ouvrière. Plus tard en 1891, plusieurs manifestations ont lieu à l'étranger et en France. A Fourmies dans le Nord,  l'armée tire sur la foule tuant dix personnes...

- Mais mon cher Alain, quel rapport avec le muguet?

- En 1890, lors du 1er mai, les manifestants portent un petit triangle rouge, symbole de la division de la journée de travail en trois huit : 8 heures de travail, 8 heures de sommeil, huit heures de loisirs. Plus tard, ils fleuriront leurs boutonnières d'églantines, symbole de la foi en la Révolution et fleur traditionnelle du nord de la France. En 1907, lors du 1er mai,  le muguet, fleur traditionnelle de l'Ile-de-France apparaît. En 1936, au 1er mai, on vend des bouquets de muguet cravatés de rouge.

- Merci Alain pour toutes ces explications passionnantes. Au nom de la rédaction de "On the road again", je vous offre ce brin de muguet et vous souhaite beaucoup de bonheur.

- Merci Bérangère et à toute l'équipe, je suis très touché. A très bientôt.

- Chers amis, dans quelques secondes il sera quinze heures. Vous retrouverez Brigitte Labarrière pour sa chronique "Clochettes et galipettes". Quant à moi, je vous dis à lundi !


                                                               

             

par Bérangère publié dans : Au fil des jours
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Vendredi 25 avril 2008

Le peuple juif a été choisi par Dieu. Il est le peuple élu. Pour l'aider à assumer et à respecter au mieux ce choix, ce privilège, il y a la Torah. La Torah est pour certains Juifs le pivot de la vie sans qui, il s'agit de la Parole de Dieu, rien ne se fait, rien ne se dit. Rabbi Abraham voue sa vie à l'étude de la Torah et de la Loi juive. Vivant au sein d'une communauté ultra-orthodoxe de Jérusalem, il partage son temps entre l'étude, la prière, Esther, sa femme, toute dévouée à sa vie d'épouse et de mère et l'éducation de Menahem, leur fils.

Le petit Menahem pose sur le monde un regard neuf, celui de la découverte. Il n'argumente pas  mais ses attitudes, ses questions témoignent d'une vivacité d'esprit et d'une intelligence sensitive. Rabbi Abraham impose à son fils, le respect de la Loi. Un chemin strict et rigide. Il y a ce que l'on voit, ce que l'on vit et il y a la Torah, la Loi à laquelle on se plie. Sans se poser de questions puisque que c'est Dieu qui parle. Esther, la mère,  est un espace  de liberté pour Menahem. Elle l'écoute, lui explique la vie un peu différement et l'élève avec bienveillance distillant son amour dans de petits baisers aussi discrets que légers. Un quotidien maternel simple et rassurant magnifiquement rendu par la lumière dorée de Jérusalem. 

A la demande de Menahem, la famille part en excursion à la Mer Morte. Les femmes et les hommes ne se baignent pas sur la même plage, Menahem suit son père. Ils entrent dans l'eau, jouent en récitant des bénédictions. Arrive l'heure de la prière. Les hommes sortent de l'eau, s'habillent et Menahem, un peu à la traîne, promet à son père de le rejoindre. La caméra en contre-plongée filme le groupe d'hommes, se balançant en priant. La mer est calme, huileuse, d'une couleur qui se fond dans l'horizon. On ne voit plus Menahem mais le ciel qui grossit, s'emplit de bleu et de gris. On quitte une ambiance de plage pour une atmosphère d'orage. Les nuages occupent  l'espace, les hommes sont réduits à un petit carré en bas de l'écran. Il y a le Ciel de Dieu et la Terre des Hommes. Un gamin arrive en courant, il fait de grands signes en direction de la mer. Le plan suivant embarque le spectateur à bord d'un hélicoptère. Menahem a disparu.  Son corps est bientôt retrouvé, inanimé. Il s'est noyé. S'ensuit une nuit de ténèbres.

Esther n'accuse pas son mari, elle lui dit en pleurant qu'elle ne quittait jamais, Menahem,  des yeux. Rabbi Abraham était en prière "dans les mains de Dieu" que pouvait-il faire ? "Dieu donne, Dieu reprend." Rabbi Abraham est un roc, il puise sa force dans la Torah. Esther vacille, sombre bientôt dans la dépression. Elle pleure son fils unique.

Avec "My Father, Ly Lord"  L'israélien David Volach livre un premier film étonnant.  Sans manichéisme, il filme le quotidien d'une communauté à laquelle il a appartenu. Son propos n'est pas de dénoncer mais de filmer, de montrer. Il manie la caméra comme un pinceau, on entre dans son film comme dans un tableau. La perspective et la profondeur de champ sont les questions que l'on ne cesse de se poser bien après le mot FIN.


Je voulais écrire un billet beaucoup plus léger mais je ne pouvais pas ne pas parler de ce film.


                   
                                      

          
My Father, My Lord

  
 


                         
par Bérangère publié dans : Israël
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Vendredi 18 avril 2008

J'aime l'église Saint Sauveur, j'ai l'impression que le bon Dieu y est meilleur qu'ailleurs.

J'entre.

Sur une chaise, un parapluie oublié, sur le sol à damiers noir et blanc, un mouchoir  froissé et sur l'autel quatre cierges allumés placés à droite et à gauche d'une longue croix dorée méticuleusement lustrée.

Je m'assois.

A genoux, sur le sol, près du mouchoir froissé, en face des cierges allumés, une petite madame Le Bihan, la permanente argentée, le dos voûté qui marmonne dans son dentier:

- C'est-y donc pas croyab', elle est où ?

La pauvre semble dépitée.

- Vous avez perdu quelque chose ?
- Non, enfin oui, j'ai perdu ma pièce!
- Votre pièce ?
- Oui je voulais mettre une pièce dans le tronc elle a glissé.
- Attendez je vais vous aider !


Sur le sol, près du mouchoir froissé, en face des cierges allumés, la petite madame Le Bihan et moi, à genoux. La faible lumière dégagée par les cierges ne suffit pas, on peine. Le sacristain arrive, sorti de nulle part.

- Je peux vous aider Mesdames ?
- On cherche une pièce.
- Vous l'avez vu tomber ?
- Oui oui elle est partie par là.


Devant l'autel, la petite Madame le Bihan, le sacristain et moi. A genoux.

- Je l'ai trouvée.
- Dame, vous avez de bons yeux !
- C'est une pièce de 50 centimes ?
- Oui oui c'est ça, c'est pour acheter un cierge.
- Un cierge ? mais ça coûte UN euro UN cierge.
- Ah bon ! un euro !
- Ouais UN euro.
- Je le couperai donc en deux.
- Pourquoi en deux ?
- Dame, j'ai pas grand chose à demander.


par Bérangère publié dans : Portraits
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Lundi 14 avril 2008

Recette en poche, je fais les courses. Quoi de plus facile à réaliser qu'un pain de légumes? Attention ce n'est pas un pain rempli de légumes, nan nan, c'est une vraie recette avec 5 oeufs, un sachet de 750 grammes de macédoine surgelée  " Bondului ", 100 grammes  de gruyère râpé et 75 grammes de crème fraîche,  saulte and  pépère.

J'arrive devant le rayon des crèmes. 20 centilitres, 50 centilitres ? Je tourne le pot dans tous les sens, tout est écrit en centilitre. Je chope la vendeuse.

- Pardon Madame mais 75 grammes de crème ça fait quoi en centilitre?
- Euh....Euh...attendez....alors.....75 grammes ?
- J'ai regardé sur tous les pots mais j'ai rien vu ?
- Dame j'suis nulle pour tous ces trucs là.
- Moi c'est pareil, d'habitude je demande à mon mari.
- Attendez je vais demander à ma collègue, Soizic, viens voir !
- J'arriiiive, j'arriiive !
- Tu le sais toi, combien ça fait en centilitre 75 grammes ?
- Alors la! tu m'en poses des questions.
- Y'a que les hommes pour savoir ça.


Nous sommes trois devant le rayon. Une cliente, genre mamie curieuse, se glisse dans la conversation.

- Je peux vous aider ?
- On se demandait l'équivalence de 75 grammes en centilitre.
- C'est pour quoi faire ?
- Un pain de légumes.
- Oh à mon avis avec  20 centilitres, vous en avez largement assez.
- Mais , mais, en fait 75 grammes ça doit faire 75 centilitres ?
- 75 centilitres, l'équivalent d'une bouteille...une bouteille de crème ?
- Dame, ça va être riche comme recette.

Nous sommes six devant le rayon. A essayer de convertir des grammes en centilitres.

- Vous faites au pif,  ma belle-soeur qui est top en cuisine, elle fait tout au pif.
- Vous croyez ?
- Et Dame, avec le pif qu'elle a la belle-soeur, y'en a toujours plus que pas assez.
- Si j'appelle mon mari, il va me rire au pif !
- Ce qui est sympa, c'est d'ajouter un peu de ciboulette, ça relève!
- Oui et ça met une touche de vert.
- Je vais prendre un pot de 50 centilitres.
- Mouais, vous êtes certaine de pas vous tromper.
- Au revoir Mesdames au plaisir !

Toutes nous pensions que seul un homme avait la solution mais on n'a pas demandé.

On a sa fierté tout de même. 


                                    

 

par Bérangère publié dans : Portraits
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Jeudi 3 avril 2008

Dans un modeste centre commercial près de chez moi,  coincée entre une boulangerie et un bar-tabac se niche un magasin de retouches. Dans la vitrine, une plante verte assoiffée, un mannequin drapé de soie rouge et une affiche: "Monique couture"
Je pousse la porte vitrée, la boutique  est vide, ça sent le tissu, le coton, la soie et l'huile de machine à coudre. Sur les murs, des affiches jaunies de paysages de rizières, des posters écornés de galerie d'art, de vieilles photos de mode, un calendrier gribouillé et sur le comptoir,  de minuscules boites à épingles multicolores posées en équilibre sur une liasse de bons de  commande.

"J'arrive, j'arrive de suite"

Le rideau de velours violet qui isole la boutique de l'atelier s'ouvre et apparaît une petite femme replète, aux cheveux noirs, les pommettes hautes, la bouche charnue, les yeux bridés.

"Excusez-moi, j'étais occupée, que puis-je pour vous ?"

Je sors mes deux pantalons à ourler.

"Il faut les essayer que je vois pour la longueur, si vous voulez bien entrer dans la cabine."  

Son accent, un peu nasal, je le reconnaîtrais entre mille, caractéristique des Asiatiques qui parlent français. Une inflexion et une prosodie particulières. Est-elle Vietnamienne, Laotienne ? Elle a quelque chose d'indochinois dans sa mise soignée, son sourire poli, sa façon de bouger, une élégance naturelle.

"Vous êtes vietnamienne ?" C'est plus fort que moi, dès que je suis en présence de personnes de "là-bas", je questionne, je m'enquéris. Il faut que je sache.

"Non, je suis Cambodgienne."

Dans sa réponse, elle laisse la place pour d'autres questions. Je renchéris, je lui dis que je connais son pays mais que je connais mieux le Viêt-Nam. Ma fille est de Hanoï. Elle pose les yeux sur elle. "Elle vous ressemble." Ma fille sourit, sourire poli.

Elle a quitté Phnom Penh en 1979 avec sa fille de cinq ans et son fils de sept mois. Elle a tout laissé là-bas. Son mari, professeur d'histoire, a été tué par les Khmers Rouges, ils lui ont pris et sa vie et sa maison. Pour sauver ses enfants, elle a fui son pays, quitté sa famille ou ce qu'il en restait. Non, elle ne veut pas y retourner, elle a peur. "Pol Pot est mort, il n'y a plus de risques, aucun risque". "Ici je suis en sécurité, retourner au Cambodge et me faire tuer, non, non!" Des amis, retournés récemment lui ont raconté un autre Cambodge, les avenues défoncées de la capitale, les maisons aux façades délabrées et les longues plages de sable fin polluées par des bouteilles mazoutées et des plastiques déchirés. Elle fait une petite moue dépitée et derrière cette grimace, il y a tout un passé vibrant, à fleur de peau. D'un geste de la main, elle mime un livre que l'on ferme. "J'ai tourné la page."

Nous continuons à papoter, elle a ouvert sa boutique, il y a dix-sept ans. Elle était professeur "avant" mais a toujours aimé la couture, "la Mode". Elle confectionne  de jolis tailleurs traditionnels avec de la soie ramenée par une amie. Elle aime travailler la soie, ça ressemble aux cheveux des filles, mouvants, vivants. Elle me montre sa dernière création. Sur un mannequin, une jolie veste cintrée, manches trois quarts et col en V. La coupe et l'exécution sont parfaites dignes des plus grands. Je caresse le tissu, je la félicite. La soie est de la couleur des rizières, d'un vert tendre mordoré.

"Vos pantalons seront prêts vendredi."

J'attends avec impatience de repousser la porte de chez "Monique couture." Je crois que la prochaine fois, je l'embrasserai.

par Bérangère publié dans : Viet-Nâm
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Mercredi 26 mars 2008

Depuis quelques mois, j'avais remarqué que mon fils ne répondait pas aux questions ou  semblait ne pas entendre certains bruits pourtant assourdissants. Quand je le prenais sur le fait, il affichait une mine décontenancée et ses beaux yeux noirs se voilaient d'incompréhension et de souffrance. Un mot de son intistuteur signalant le même phénomène m'a confortée dans l'idée que nous ne pouvions plus repousser la consultation.

Hier, suite à la visite chez l'ORL, l'inquiétude s'est transformée en certitude,  mon fils cadet est sourd à 70%. Les différents tests ont mis en évidence une surdité que le médecin a qualifié  de "sélective". Thomas entend parfaitement certains sons tels que:  jouer, grasse-matinée, dépenser, Playstation, Malabar, copains, récré, île flottante mais reste parfaitement hermétique aux sons: débarrasser, participer, laver, se laver, travailler et, si j'associe deux mots aussi anodins que ranger et chambre, là il hurle de douleur comme si ma voix avait la puissance  Mach 2. 

Mon fils ainé a lui aussi souffert de surdité. Le jour où il est tombé amoureux, elle s'est transformée en cécité. Je reste néanmoins  une mère inquiète (pléonasme) car Thomas m'a avoué qu'il était amoureux de Clara. A dix ans, il maîtrise l'Ouïe, se réjouit de la Vue, n'est pas indifférent au Goût, a l'Odorat d'un fin limier, je ne vous dis pas le jour où il découvrira le Toucher. Ah mon fils !

par Bérangère publié dans : Au fil des jours
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